Souvenirs d’écolière – extrait de biographie
De mes années d’enfance, je garde un souvenir doux et chaleureux.
Je ne me souviens plus précisément des événements ni des personnes qui ont jalonné mon quotidien, mais suffisamment pour ressentir au fond de moi que c’était une époque heureuse. Avec mes frères et sœurs, on n’a jamais manqué de rien. On a toujours eu à manger, de quoi se vêtir, et des activités à partager en famille. Il faut dire que nous avons grandi dans les années 50, la vie était alors très différente.
Le goût de l’école
Dès toute petite j’ai aimé l’école. Je suis allée en maternelle, un an ou deux, je ne me souviens plus trop. On y faisait des petits travaux, mes souvenirs s’arrêtent là.
J’ai ensuite intégré la classe primaire, à l’école du village. Les cours commençaient à 9 heures et avant de partir nous avions droit à un petit déjeuner classique : un chocolat ou un café au lait, des tartines de pain avec de la confiture, et parfois des beignets, quand il en restait de la veille. C’est maman qui faisait les confitures et les beignets. On se régalait !
Chaque matin, nous nous préparions, ma sœur, mon frère et moi, pour aller à l’école à pied, en compagnie de nos voisines. Et chaque matin j’enfilais la même tenue : une jupe plissée rouge et marine, confectionnée avec application par maman, et un pull-over rouge, lui aussi, tricoté de ses mains. Par-dessus mes vêtements, j’ajoutais une blouse. Nous en portions tous une. Maman les achetait au marchand ambulant qui passait chaque année dans le village pour fournir les familles en vêtements et chaussures. Je me souviens encore de son nom, Monsieur Martin. Maman lui achetait les blouses et nos souliers. Les garçons avaient tous la même blouse grise, mais nous, les filles, avions droit à des tissus un peu plus colorés.
L’hiver, je portais des chaussettes blanches, une paire de bottines en cuir et un manteau. Nous n’avions ni pantalons ni collants, mais je ne me souviens pas avoir eu froid.
Pourtant, pour rejoindre l’école depuis la maison, il nous fallait emprunter pendant une dizaine de minutes un petit chemin qui traversait des jardins, souvent enneigé pendant l’hiver, éclairé à la seule lueur de la lune. On marchait dans le noir, mais on n’avait pas peur. On était plusieurs, et habitués à ces conditions. Je me souviens de la neige qui passait par-dessus mes bottines, et de mes pieds mouillés en arrivant à l’école.
Heureusement, la classe disposait d’un poêle, et il y faisait toujours bon à notre arrivée.
Quand arrivait le printemps, aux alentours de Pâques, notre tenue changeait légèrement. Maman détricotait les manches de nos pulls pour en faire des habits d’été. Nous troquions nos chaussettes et nos bottines contre des socquettes et des sandales en cuir. Mais nous gardions les mêmes jupes plissées que maman aimait tant.
L’été, le trajet vers l’école était source de joie. Les groseilles à maquereaux dépassaient des grillages et nous en chapardions quelques-unes pour le plaisir de nos papilles. J’en souris encore en évoquant ce souvenir. Ces petites choses toutes simples me rendaient heureuse.
Mes souvenirs d’école se mélangent, car j’ai dû changer plusieurs fois d’établissement. Mon père et mon plus jeune frère sont tombés malades de la tuberculose. L’un était soigné en sanatorium à Aix En Provence, l’autre dans l’Aisne. Nous étions trop jeunes pour rester seuls lorsque maman était auprès de mon petit frère. Elle nous avait donc confiés à ma grand-mère avec mon autre frère, dans un village éloigné. J’ai fait deux ans de primaire là-bas, puis nous sommes rentrés à la maison.
J’ai du mal à me rappeler le nom de mes maîtresses, mais je me souviens qu’elles étaient toutes gentilles. Il faut dire que j’étais une enfant sage, et une bonne élève. Ceci dit, à cette époque, nous étions tous respectueux et obéissants. En classe, on ne mouftait pas ! Certains élèves avaient des difficultés, mais aucun ne perturbait la classe. Nous étions tous disciplinés. Nous ne nous asseyions que lorsqu’on nous disait de le faire, et lorsque quelqu’un entrait dans la classe, il fallait se lever.
Dès les premières classes, nous avions des cours de morale dans lesquels on nous apprenait à être poli et à savoir nous comporter en société.
Des enseignements, je me rappelle les dictées et le calcul mental, que j’aimais beaucoup. Nous avions chacun une ardoise avec une craie, et il fallait y écrire le résultat des opérations. J’entends encore le prof prononcer “levez l’ardoise”, et j’aimais cela. Par contre, je n’en dirais pas autant des cours de sport. Le saut en hauteur, ça allait encore, mais à la corde à grimper, je crois que je n’ai jamais décollé, sauf le jour du brevet sportif où j’ai réussi l’exploit de passer deux nœuds ! Je n’étais pas sportive pour un sou… Mais souvenez-vous, je n’avais pour seule tenue que ma jupe plissée et mes sandales en cuir, pour les cours de sport comme pour les autres, ce qui ne devait pas m’aider.
D’aussi loin que je m’en souvienne, les affaires scolaires étaient fournies par l’école : les livres, les cahiers, règles, crayons, porte-plume et buvard, et des petits pots de colle qui sentaient bon, avec une petite languette pour l’étaler.
Nous en prenions soin, il fallait faire durer le matériel, tout comme le cartable en cuir que nous portions à la main. Lorsqu’il était abîmé, nous le faisions recoudre au bourrelier, qui s’occupait aussi de nos chaussures.
Pupitres, porte-plume et encrier
L’école du village était à l’image de toutes les écoles de cette époque. Nous étions installés sur des pupitres d’écoliers, deux par deux, avec le banc fixe. Dans le casier en dessous, nous pouvions ranger nos affaires. Mais ce que j’aimais, c’était l’encrier en porcelaine encastré en haut à droite du pupitre. J’ai conservé dans mes placards quelques cahiers ornés de ces pleins et déliés soigneusement dessinés avec mon porte-plume. Dans certaines matières nous avions aussi de magnifiques planches illustrées pour la classe, en géographie ou en sciences par exemple. Qu’elles étaient belles !
Mais pour en revenir aux pupitres, quelle n’a pas été notre joie quand ils ont été remplacés par de petites tables individuelles, avec les chaises indépendantes. D’abord nous avons gagné en confort sur l’installation, mais surtout nous avions chacun notre espace. Nous n’étions plus obligés de supporter la proximité des mauvaises odeurs et les poux de certains élèves, un peu moins propres que nous.
L’école, c’étaient aussi les “corvées”. L’hiver, il fallait arriver un peu plus tôt pour rentrer du bois afin de chauffer la classe toute la journée. Et le soir, l’un de nous était de ménage. Cette tâche consistait en gros à balayer la classe, secouer les chiffons et nettoyer les tableaux. J’aimais rester faire le ménage, car la maîtresse conservait des caramels dans le tiroir de son bureau, et j’en chipais un à chaque fois. J’en jubile encore rien que d’y penser…
Dans la cour de récréation, les filles et les garçons se mélangeaient peu. Chacun avait ses occupations. Les garçons jouaient aux billes pendant que les filles papotaient, s’amusaient à la marelle ou aux osselets. J’en avais toujours un jeu dans la poche. Et puis il y avait le ballon prisonnier. Qu’est-ce qu’on a pu y jouer ! On était heureux, on était bien… Il n’y avait pas de différences entre les enfants. Certains étaient issus de familles plus aisées, d’autres n’étaient pas doués pour l’école, mais personne ne faisait de différences. Dans la cour, nous étions tous pareils.
Une vie tranquille
La vie à la maison était plutôt tranquille. On n’aidait pas beaucoup maman, elle faisait tout, elle ne nous demandait rien, à part être sage. Notre participation aux tâches quotidiennes consistait surtout à aider au jardin et cueillir de l’herbe pour les lapins.
Le jardin familial était situé à l’écart du village. Les jours où nous n’avions pas d’école, nous accompagnions maman pour y travailler. Je me souviens surtout que nous l’aidions à ramasser les betteraves. Et le soir, après l’école et les devoirs, c’est avec mon père que nous allions chercher de l’herbe pour les lapins, le long des chemins. Nous avions une petite remorque, et chacun un faucillon pour couper l’herbe. C’était un travail quotidien, car maman a eu de nombreux lapins, jusqu’à cent en même temps ! On en mangeait tous les dimanches, avec de la purée. Qu’est-ce que c’était bon ! On adorait ça.
En dehors de l’école, notre vie se déroulait principalement entre nous.
J’avais des copines, et je m’entendais bien avec mes voisines, mais une fois la journée d’école terminée, chacun rentrait chez soi et on ne ressortait plus, sauf pour aller chercher l’herbe aux lapins ou pour aider au jardin. Il n’y avait pas d’invitation chez les amis, pas de fêtes ou d’anniversaires à l’extérieur comme maintenant. Parfois on allait voir nos voisines mais c’est tout, on ne demandait pas plus. On faisait nos devoirs puis on s’occupait entre frères et sœurs.
On n’avait pas de vélo, pas de télé, mais on ne s’ennuyait pas. Avec ma sœur, on jouait à la poupée. On n’avait qu’une poupée pour deux, alors on s’amusait aussi avec les chats. On les habillait, on les installait dans le berceau, et ils se laissaient faire. C’était drôle… Je me souviens que mon frère, lui, avait un chalet en bois à construire, et quelques cubes. À la maison il y avait aussi des jeux de société : un jeu de Dada et de dames, des dominos, un jeu de 7 familles. Et avec maman, on jouait au Nain Jaune. Ce sont de bons souvenirs. Mais ce que je préférais, c’était le samedi soir. La radio diffusait “le petit bal du samedi soir”. Je l’attendais avec impatience. On poussait les chaises et la table, et on dansait tous ensemble dans la cuisine. Parfois des copains se joignaient à nous. C’était un moment de fête à la maison !
La grande école, la musique : de belles années
J’adorais la musique. Je ne sais plus trop à quel âge, mais je me souviens avoir fait partie d’une chorale. C’était l’enseignante de l’école qui l’animait, le jeudi. Nous y apprenions un peu de solfège, et des chansons à trois ou quatre voix, que j’ai oubliées. Nous portions une tenue réglementaire : chemisier blanc, jupe marine, chaussettes blanches pour les filles. C’était très sérieux. Nous sommes même passés à la radio !
J’ai passé un an en classe de sixième à Bouilly puis, je ne sais pas vraiment pourquoi, mes parents m’ont ensuite envoyée au village voisin pour y faire mes deux années de préparation au certificat d’études primaires. C’est là que j’ai découvert la grande musique, et que j’ai adoré. Notre enseignant, Monsieur Adam, jouait du piano. Avec son fils, qui pratiquait la clarinette, ils interprétaient en classe des morceaux que je n’avais jamais entendus ailleurs. Nous avions bien un poste de radio à la maison, mais on n’y passait pas de musique classique. C’est donc avec monsieur Adam et son fils que j’ai découvert une œuvre qui m’a suivie tout au long de ma vie : Pierre et le loup. Plus tard, lorsque j’ai eu un tourne-disque, c’est un vinyle qui figurait à une place de choix dans ma collection. Aujourd’hui encore, je l’écoute avec grand plaisir.
Mais revenons à l’école de Souligny. Dans cette école, les enseignements ne se limitaient pas à des cours théoriques. Le professeur de sciences nous emmenait hors de la classe pour ramasser des fleurs. Dans les prés alentours, nous faisions la cueillette des violettes et des orties blanches. Nous allions à pied, le long des chemins. Il y en avait partout. Mes mains se souviennent encore des gestes minutieux que requérait cette activité : pincer les tiges pour récolter les fleurs une par une jusqu’à remplir un cageot. C’était un travail délicat, mais j’étais une bonne cueilleuse et j’y prenais beaucoup de plaisir. Je ne sais pas exactement ce que devenaient ces fleurs, si ce n’est que l’enseignant les revendait ensuite à des laboratoires.
Un autre bon souvenir me revient : l’école ménagère. Cet enseignement faisait partie de l’école, une journée par mois. On y apprenait tout ce qui était nécessaire à la bonne tenue d’un foyer : gérer un budget, faire les courses et préparer un repas, s’occuper des enfants, coudre, etc. On y apprenait aussi à laver un bébé, le langer, positionner les couches ou encore les pointes de cou. Peu de ces apprentissages m’ont été utiles quand j’ai eu mes enfants. Par contre, c’est à l’école ménagère que j’ai appris à repriser et à réaliser des boutonnières et des ourlets. J’étais assez douée pour ces travaux. Ce qui me plaisait aussi, c’était d’être dans le groupe qui préparait le repas : nous avions un budget et il fallait étudier ce que nous allions acheter, puis faire les courses au village et préparer le repas. Nous mangions ensuite ensemble ce que nous avions cuisiné. C’étaient de bons moments.
Je n’ai jamais eu à me plaindre de l’école, ça me plaisait. Je regrette juste de ne pas avoir pu montrer à mon père mes bons résultats scolaires. J’avais toujours de bonnes notes et j’aurais aimé lui faire signer mon carnet pour qu’il le sache. Mais mon frère, qui était dans la même classe que moi, avait de grandes difficultés d’apprentissage, et donc des mauvais résultats. Si j’avais fait signer mon carnet à papa, mon frère aurait dû montrer le sien, et papa se serait fâché contre lui. Je trouvais cela injuste, car je voyais bien que mon frère avait du mal, alors qu’il me suffisait d’écouter en classe pour connaître mes leçons. C’est donc maman qui signait les carnets. J’ai toujours un pincement au cœur en y repensant…
J’aimais étudier et j’aurais voulu continuer, mais l’argent manquait à la maison. J’ai donc quitté l’école à regret, après avoir obtenu mon certificat d’études. À 14 ans et demi, j’ai donc définitivement laissé derrière moi le monde de l’enfance pour entrer dans la vie active.
Extrait de la biographie d’Yvette
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